Textes de Lukaz Damguzh

écrivain breton exilé

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PRELUDE

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I

Mais pour ce qui est de toi,
tout vacille.
Ce serait un peu l'ouverture joyeuse de Rienzi
qui préfigure celle, plus prenante, de Tannhäuser.
J'ai pu dire que je t'ouvrais les portes,
mais là, maintenant,
escompter un mouvement de ta part relèverait de la pure fantaisie
tellement je n'y crois plus.
Tu eus quand même le mérite de ne pas m'asséner ton rejet en pleine face.
Tu espères ma disparition volontaire et progressive,
mon abandon, une lassitude…
Ne compte pas là-dessus.
Je persisterai jusqu'à l'échec final et gravirai le Mont de Vénus
où je pourrai enfin me délaisser.
J'ai pu parler de ta peau laiteuse,
qui résonne comme la brume neigeuse de mon ascension vers l'éternel.
Je n'abandonnerai pas, n'ayant rien de plus à perdre.
Tu devras te résoudre à couper la corde
ou à me la passer au cou.
Serre bien, sans relâche.
Garrotte-moi.
C'est mon seul désir.
Ma seule souffrance.


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II

Le temps se heurte parfois à une libellule
attirée par le calme et les innombrables insectes à dévorer,
attirés quant à eux par la pourriture.
Le temps et le bras meurent sans que l'on y pense,
pris par le cours lent et apaisant de la limace.
Qu'on ne me demande pas où et comment j'ai vu cette rivière de temps :
je suis dedans jusqu'au cou...
extrait
Ses yeux vides, son teint vert de lymphe,
son immobilité me rendent malade.
Mes chairs se dépichent lentement autour de l'ouverture tracée dans mon ventre.
Un sang noir et solide s'en déverse sans joie, avec remords.
J'ai taillé ma viande méthodiquement, avec acharnement,
pour aller directement à la connaissance des causes de l'échec,
tout en sachant très bien que tout cela ne sert à rien.
Tu n'as utilisé aucun mot avec ton couteau.
Celui-ci s'est enfoncé naturellement,
avec facilité dans la chair molle et offerte.
Tu as voulu inciser avec une précision chirurgicale,
maladroitement, bien entendu.
Maintenant, je saigne sans envie sur une table déserte,
sur laquelle tu marches sans pensée,
ainsi que ton voeu de retraite ou de pèlerinage le plus cher,
mais je sais que tout cela ne sert à rien.
L'autre est arrivée
et il était aisé de le faire.
Ses espoirs survolent de loin ma douloureuse bassesse,
celle que j'aurais voulu partager pour une perte de poids salutaire,
mais je sais que tout cela ne sert à rien.
Tu veux vivre, me dis-tu, mais cela ne sert à rien.
La vie ne sert à rien.
Pas plus, pas moins que ma mort.
Alors je ne sais que trop que répondre à tes attentes...
Tes attentes, tes questions dirons-nous...
Je m'enveloppe d'un linceul de ciel,
mes pieds joints vers la hauteur demeurant ma seule élévation spiritueuse.
La terre s'ouvre sans fondements quand je tente de laisser ma pensée au vague.
Il faut partir maintenant, dans le fracas des armes,
alors qu'un vent tellement constant qu'il m'effraie aspire et repousse le volet battant.
Il crisse, se débat, gémit
mais se contente tel les hommes de pivoter sur son axe immobile.
Je n'ai plus d'images à donner car celles-ci ne me viennent pas.
Qu'attends-je d'autre que le moment où je saurai que rien ne me retient vraiment ?
Un passage obligé vers la mort, sans regret...
Maintenant les yeux se ferment et une oreille se colmate.
Noyée d'ivresse, de bêtise,
l'affection qu'on pourrait me porter me blesse sans retour,
l'amour restant quant à lui une gageure... une gifle.
Tu disais, "en ces temps de troubles, j'aspire à la suppression".
Je te rejoins, vraiment, en tous points.
D'ailleurs, ce matin, pesant et empâté,
j'éprouve la sensation curieuse de gonfler,
quand mon estomac se remet à brûler.
J'ai serré les poings, pour cacher mes doigts,
baissé la tête dans le but avoué d'éviter le regard des autres,
sur la boursouflure que je suis.
Mais j'ai pu accrocher la splendeur,
lui perforer le dos sur un crochet de boucher,
dans les senteurs de mousses et d'obsession macabre.
J'ai peut-être oublié la beauté ;
mais alors j'ai tué l'image qu'il m'en restait.


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III

Comme le bœuf écorché de Soutine,
je gis, la tête en bas
et deux lames de fer plantées en travers de mes chevilles.
Pas une partie de mon corps ne m'échappe désormais :
je les sens toutes vivantes dans la douleur
et exemptes de vices.
La pureté par l'écorchure me mortifie car imméritée.
Chaque souffle de vent frais en inspiration me fait mal aux dents.
Mais ce n'est pas fini, on va continuer...
à rouler des yeux blancs aux passants de l'abattoir,
attirés par l'odeur du sang et des chairs à nu.
Les coups de chaîne s'abattent sur mes flancs meurtris,
pour faire travailler et attendrir la viande, m'a-t-on dit.
Je relève pourtant la tête,
maîtrise un spasme qui me tord le cou,
tend les muscles de mes bras
et hurle à travers les blessures où la brûlure s'insinue.
Repensant à la veille,
lorsqu'on m'avait ouvert le ventre dans d'horribles gargouillements,
je regarde mes côtes bien ouvertes,
comme une huître sur le sable en plein soleil.
Peu à peu, je décèle l'astre derrière la brume ;
tout s'efface à force de luminosité acharnée.
Pas de tunnel, pas d'espoir,
juste une violente brillance qui balaye tout alentours.
Les pieds vers le ciel, j'approche l'empyrée,
mon Elysée de mort écorchée dans le vol d'un cygne blanc,
ivre de clarté.
Soupeser la plaie, défaire les nœuds puis faire cesser.


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IV

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V



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VI

Remontant vers les conflits par une longue cheminée,
embarrassée de nombreux systèmes complexes de poulies et de contrepoids,
je demeure assis et contemplatif.
Des lueurs phosphorées se reflètent sur les parois humides et suintantes
et virevoltent autour de nous comme des feux de Saint Elme.
Alors vient la question :
suis-je continu, alternatif ou statique ?
Entre-temps, une longue et plaintive sirène ânonne son chant éléphantesque.
C'est bien que la surface se rapproche,
mais le point du jour ne se décèle pas encore,
et la montée le long de la cheminée se poursuit dans les grincements des pans boisés,
les couinements des poulies et les odeurs chaudes des chanvres maltraités.
Alors, en tranchant ma main droite,
j'ai enfin regardé vers le bas,
elle disparaissant avec les vomissures de mes camarades.


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VII

C'est au moment du coucher
Que les bâillements cessent,
Que la torpeur s'éloigne d'un moi affligé,
Me laissant dans une peur sans paresse.
Alors ma poitrine se fend
Dans des crampes acérées,
De sorte que j'oublie souvent,
Même, de respirer.
Le poids tombe doucement
Sur mes côtes immobiles.
Il s'étale comme un ruban
De plomb sur mes poumons fébriles.
Alors le sang vient cogner sourdement
Contre mes tympans recouverts
D'une mousse isolante, et me ment
Sur le rythme irrégulier de mon cœur.
Je ne ressens plus de la vie
Que le battement lointain et étouffé
D'un corps sans sommeil sur un lit…
Qu'ai-je donc à tant redouter ?
Allongé sur le dos,
raide comme un I et les mains croisées sur le sternum,
j'ai fermé les yeux.
Tout a commencé rapidement à tourner
et de troubles visions sont venues déranger mon demi sommeil.
En écarquillant les iris derrière les paupières,
je vois des explosions silencieuses et froidement multicolores,
d'éclairs blancs en jaunes,
de zébrures bleu électrique en pourpre déchaîné.
Je ne contrôle plus mes globes,
qui convergent ou divergent à l'heur de la foudre tournoyante.
Désespérant de pouvoir cesser,
ils orientent désormais leur pupille dans la même direction,
vers l'intérieur du crâne,
où les explosions bleuitées des neurones continuent de maintenir l'état de veille,
comme l'éclipse finale,
dans laquelle la lune passerait une dernière fois devant le soleil expirant.
Le corps n'a rien ressenti de ce ravage.
Il est resté immobile à défaut de pouvoir être serein.
Le sommeil n'en fut pas meilleur.
Le lendemain matin, le manque le gagne :
il est trop tard pour faire nuit ;
pourtant, il fait nuit.
Le cauchemar continue.


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VIII

J'embrasserai la mort
D'un baiser lippu
Dégoulinant de rage…
Je baverai au fond
De sa gorge,
Jusqu'au bout de mes torts.
Je lécherai ses échéances
Sans audace.
Je mordrai son oeil
Pendant que je crisperai
Son doigt de métal,
Que j'étreindrai
Son sexe animal
Tremblant comme une feuille
Sous mes paumes passionnées
Et mes sens alertés.
Frémissements
De la mort venante…
Sur un rythme effréné
Se succèderont l'écoute
Et les orgasmes, enfilés
Comme perles de sang.
Pendant que ses six jambes
Distantes de neuf millimètres
S'écarteront à ma vue,
Que l'une d'elle éclate,
Effaçant à jamais les rues
De mon insolence, dans l'ombre
Que toute lumière aurait pu percer
Si elle avait voulu m'aider.
Précipité aux orifices
Génitaux de la captivité
Mortuaire, j'aurai peur
Pendant cette promise éternité,
Masquée par les sœurs
De l'outrage et du vice…
Le baiser ferme les yeux,
Blanchit les iris.
Le baiser parfait de la mort
S'alliant aux joies perfides
De la jouissance exaspérée,
Vouée aux jeux morbides
Et désespérés,
En attendant la flamme,
L'achèvement d'une lame.
L'acmé paraît si proche
Mais il faut qu'elle me retienne,
Comme un lien inextricable
Que je ne peux piétiner
Comme ces gens aimables
Qui en vain s'accrochent
A l'espoir
De me revoir.
Je ne peux partir
Maintenant
Par ton unique faute.
Je reste et je mens…
Avant que je ne saute,
N'était-ce pas ton vouloir ?
Avant que je ne parte,
Ne voulais-tu pas ne pas y croire ?


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IX

Qu'accepter la disparition des membres tendus sous la lumière nue,
qui ombre les courbes et arêtes du corps cru ?
D'abord les yeux, brillants, dévorants, me fixent sans pudeur.
J'y vois le monde derrière,
une ouverture sur l'infini qui me fait toucher à l'impensable,
à l'inaccessible violence, et je me repais du souvenir.
Les lueurs sans retenue ne sont donc pas les reflets de la pauvre ampoule
qui s'agite dans l'axe de mon crâne,
mais bien l'expression endogène de l'étrange qui me paralyse,
qui m'oblige à céder au combat, à fuir... digresser...
Mes yeux se détournent vers ta bouche aux lèvres étroites et frémissantes,
dont aucun fard ne vient cacher les sensations inassouvies,
les soupirs d'impatience.
La peur croît en moi à mesure que les mots silencieux me flagellent,
pénètrent chaque pore de ma peau jusqu'au frisson létal.
Ma tête fléchit de plus en plus,
et tombe sur tes épaules dont les teintes brunes et chaudes cuisent ma joue,
sur la pierre anguleuse de tes liaisons,
mes lèvres désespérées allant se perdre
dans les lignes oblongues d'un cou à la respiration désormais saccadée,
puis frôler un lobe d'oreille brûlant.
Le monde tourne sans vie lorsque je chois plus bas encore,
dans le même temps que la lumière peut enfin se centrer sèchement sur tes seins,
pommes alanguies qui ont quitté lors l'inutile gangue
pour réfléchir les clartés dans mes organes.
La lourdeur vitreuse de mes cernes
contraste avec la légèreté sensuelle des framboises
adroitement déposées au cœur des pommes,
dont la peau satinée est tirée souplement vers les framboises qui s'affermissent,
tressaillent doucement avec l'air chaud de ma bouche avide.
Je tombe alors sur tes jambes effilées comme des rasoirs, au galbe affirmé,
le menton posé sur un genou,
le regard planté sur ton ventre brûlant lui aussi,
se soulevant avec un peu plus de précipitation maintenant.
Mes mains, dans un ultime effort d'altitude,
remontent à toutes paumes et doigts le long de tes hanches, sur tes flancs,
puis atterrissent fébrilement sur tes seins.
J'ai atteint le fond.
Je puis désormais remonter vers la petite flamme de mes désirs,
piquant mes sens comme le ferait un houx,
vers le jardin finement taillé par les deux voies royales,
lisses et tendres, que j'aime tant,
que j'aurais tant aimé voir se poursuivre et balayer la petite flamme.
Les flammèches filent devant mes yeux si proches alors
que je me laisse aller à la gourmandise d'un suc inimitable.
Mon étendue vibre de pics en gouffres, sons,
gravité, amour et plaisir et encore amour.
Je me prosterne à genoux.
Je m'humilie devant nos désirs.
Je ne te suis plus rien.


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X

Le monde est noir et immobile tout autour.
J'y demeure et m'y complais,
ma vue tournoyante sur les rocs blancs,
les chemins gris et le ciel obscur.
Les couleurs se fondent en une lorsque la rotation s'accélère
et que je ne vieillis plus dans mon bocal d'alcool.
Les nuages laissent place à l'herbe sombre,
à mes pieds trop blancs, aux bâtiments neige,
à la lumière sans avenir.
La triste mélodie du gwerz se fond dans le fracas des chutes d'eau.
L'herbe si verte distille dans les rayons du soleil montant ses perles de rosée,
se confondant elles-mêmes avec les particules de brouillard.
Dans ces altitudes délitées
où le parfum subtil de la peur enlace langoureusement ton corps tendu,
l'oubli est la saveur de grain d'orge dans lequel je disparais, me distille.
Dans ces vapeurs d'éther qui te nettoient de tes ruées oniriques,
notre perte dans ta mémoire se consomme dans une lie douce-amère,
le sourire éreinté d'une blessure.
La mort de te revoir au sommet d'une flèche,
tes ailes d'or aveuglant l'impudent,
s'offre à moi aujourd'hui dans une danse de répulsion
mêlée à la noirceur de mes habits et desseins.
Mes yeux ne portent pas aussi haut,
ce que j'expie chaque jour, mais je peux te ressentir là-haut,
dans le halo léger des premières brumes du matin,
de celles qui mettent à genoux celui qui ne sait pas voler.
A ce sujet, je viens de croiser la course d'un oiseau au-dessus d'une prison.
Je n'en ai perçu que le corps effilé qui se mouvait librement au gré de ses fantaisies...
Puisse-t-il tenir la promesse de libérer le forçat
sur la tête de laquelle les pierres viennent se briser,
juste en dessous d'elle...
Puisse-t-elle quitter la ligne d'horizon
pour hasarder un regard en dessous d'elle...
Nous nous approchons.
Je constate qu'une place est libre juste au-dessus de toi
et commence de m'y installer.
Tu esquisses alors un mouvement
et te disposes à ma stupeur de manière perpendiculaire à tous,
à mon instar nécessiteux, dépendant de tant de choses, dont l'espace.
Comme moi, tu enfouis tes pieds d'albâtre dans le sable
de peur de les montrer,
de peur que d'autres voient le sang s'agiter dans les veines bleuies sous la peau blanche.
Je ne me rappelle pas que nous ayons échangé un mot sur ce pan absurde et silencieux.
Pas d'autre joie que de te savoir en Bretagne,
sous le ciel noir et blanc,
que la lumière pâle éventre de hernies à la clarté obituaire.
Te voir ainsi, sur le sable, diaphane, dans mon pays,
me procure quelque sensation,
mais je ne m'en soucie guère désormais,
puisque je sais que tu me trouves laid et sans intérêt.
Alors je n'ai plus qu'à mourir.


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XI

Je t'ai longuement attendue ce soir, mais tu as coupé les liens éventuels.
Je n'en devine, derrière les procédés artificieux, que trop les raisons.
Tu tailles dans mes chairs en pleine conscience
et je ne t'en aime que plus.
Je suis nu et écartelé devant toi, chevilles et poignets liés,
bras et jambes distendus à leur attaches.
Tu vois mon regard qui plonge dans le tien,
avec un petit mouvement de la tête vers l'avant,
ce fameux " aller vers " que j'ignore, qui m'échappe,
dans la douceur incomparable de mes yeux
dont tu sais que les larmes peuvent jaillir à tout instant
sans une ride sur le visage, qui te fixent, te scrutent, cherchent ta réponse
et t'appellent par delà tout ce que tu peux imaginer.
Enchaîné, enferré et dépecé,
le ventre ouvert,
criant mon amour de la solitude et de toi,
c'est à ce moment que je te suis le plus précieux, le plus invivable,
le plus attirant et le plus dangereux…
Continue à manier le rasoir tel que ce soir,
je n'en serai que plus à toi.
Poursuis ton œuvre et lacère ma peau douce, offerte ;
mon sang te couvrira d'une douce chaleur,
celle qui te manque aujourd'hui.
Tu as dit toi-même que tes aveux me suppliciaient…
Je l'accepte.
La honte et l'humiliation me sont bien connues.
Mon seul " aller vers " te concerne.
Je suis la trace d'âme que tu laisse derrière toi à chaque fois que tu commets une erreur.
Je ne te perds jamais très longtemps de vue, roué et nu,
résistant et libre de mon sort,
que je lie cette fois de mes mains au tien,
sans aucun esprit de vengeance.
Je suis ton chemin.
Ton chemin est moi.


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XII

Abruti, inné devant la lumière,
j'ai grimacé avec violence.
Une lourdeur syncopée m'a pris
et je me suis vu dans la peau de celui
dans la peau duquel vient de pénétrer une balle.
Elle ne m'a que blessé et mes appels au secours sont restés sans réponse.
Je ressens le sang pourrir dans ma blessure
et mon visage s'émacie plus encore, qui fait rire les enfants.
La situation clownesque de la souffrance irreprésentable, apotropaïque.
La balle m'immobilise.
Je ne peux plus bouger.
Assis et défait, je me meurtris de la mort qui ne vient pas.
Je regarde encore mon corps pendu à cette damnée poutre,
il y a seize ans de cela, à l'époque où je savais faire un nœud coulant.
Aujourd'hui, j'aime trop(es)… en désespoir de cause.
Plus rien ne vient atteindre. Le cercle s'obscurcit à mesure que je crois déceler derrière
les mensonges de toutes celles que je convoite, la disparition du serpent.
Il se love autour de ma gorge.
Je ne respire presque plus.
Je ne mange plus.
Je meurs.
C'est donc poussé violemment vers l'arrière,
sans même une velléité de me raccrocher à quelque chose,
que j'ai offert mon dos nu au passé froid et humide.
J'enfle encore et m'assoupis dans une bêtise que je croyais être de l'esprit.
De très haut, j'ai vu cette course, où plusieurs femmes cavalaient à vive allure...
Elles se sont accrochées dans un virage, tourneboulées, et l'une d'elles,
le corps sur une barrière proche, gigotait épileptiquement,
tel un cafard ou un dytique sur le dos,
dans des couinements et cliquetis métalliques d'élytres insupportables.
Pour oublier tout cela et que le sang circule un peu plus vite en mon étendue,
j'assène à mon visage et ma poitrine de violents coups de poings.
Je tords les poignets, distends les articulations...
Je vis...
mais je ne suis plus dès lors qu'un pantin vibrant sur une barrière.
Après les victoires se trouve le repos,
Repos de peur et de nerfs.
La flèche a percé les creux
Où ils se blottirent
Pour se cacher de leurs désirs égoïstes.
La lumière demeure lourde,
La poussière vole à travers les iris
Enflammés et le soleil se voile.
Les cimes s'écartèlent sous l'absence
Du vent, l'emprisonneur.
Les nœuds s'additionnent,
Je noue les liens qui rapprochent
Et desserrent, dans la même harmonie
Futile et angoissée, je viens et pars,
Abandonne mais demeure plus fidèle.
Les couvertures de la joie sont retroussées
Au pied du lit mais la chaleur
Bourdonne encore aux oreilles
Des doux animaux, presque sensibles,
Pourrait-on croire un instant…
Presque humains, presque vivants,
Quelle joie ! Tant de presques…
La chair est facile.
La chair est triste.
Le liquide s'écoule
Faiblement, sans un soubresaut.
Tu ne bouges pas ;
Comme un mort,
Tu sèmes ton deuil,
Et je porte le crêpe de ma honte
A mon bras droit quatre fois lacéré.
Ta chair est tendre.
Ta chair est triste.
Les larmes s'écoulent
Maintenant et ma bouche se tord.
Ton visage est retombé
Sur son côté gauche.
Tu connais le travail de ma honte
Et ne veux plus la voir
Quand tu y participes autant.
Ma chair dessèche.
Ma chair est triste.
La salive s'écoule.
Je ne peux la retenir
Dans un dernier spasme nécrophile.
Elle choit sans bruit
Sur mon bras noué.
Nous ne respirons plus.
Nous ne sommes plus que chair.


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XIII

J'ai entendu le son de la mort ce soir.
Il est sourd.
Il parle lentement, doucement.
Il est convaincant, séduisant.
Ce son a tour à tour revêtu le masque de mes passions décédées,
puis le visage présent de la douleur.
Dans la première, il avait tenté de déformer sa voix,
trop aiguë par rapport à celle qu'il avait il y a vingt ans,
mais le contenu demeurait identique :
l'amour nous arrachera encore, tentation, foi,
et je devine que les rêves se terminent toujours.
Ne prenant pas la pitié de me laisser aller à la nostalgie d'une mort
qui n'a pas voulu de moi alors,
il s'est insinué comme un scalpel dans la peau de mon présent.
Il est la douleur passionnée et monocorde, invariable.
Il me serre de ses bras froids,
faisant piquer les yeux sans laisser les larmes couler,
agitant le poinçon du désir en m'interdisant de l'assouvir.
Sa vrille arrache mes chairs avec soin.
Je vois mon corps disparaître.
Je me vois me consumer dans ce son de moins en moins audible.
Un cri peut-être.
Je ne suis plus rien.
Une envie de crier étouffée, ravalée…
Juste l'image de sa propre tête enserrée dans des mains trop pressantes,
toutes veines dehors, hurlant sa douleur…
Pour pouvoir dormir enfin… Plus de nerfs…
Que la douleur laisse place à la nostalgie
puisque l'espoir a eu les jambes coupées ce soir.
Paralytique, tétraplégique, haletant et déjà plus bien vaillant,
mais là, une scie égoïne rouillée a lentement entamé les chairs qu'il croyait mortes,
les os qu'il avait pensés en décomposition.
Non, les nerfs ont rempli leur fonction d'information.
Douleur.
Les contradictions de son corps mort et de son âme amoureuse le torturent, insoutenables.
La tête cherche le revolver : on le lui a volé.
Elle se tourne vers la poutre :
le plafond la colle et aucune corde ne pourrait y être passée.
La panique le saisit dans son impossibilité de mort,
frappé d'une incapacité totale à choisir son destin.
Et pourtant, qu'est-il besoin de vivre
quand le précaire fondement de l'amour se brésille de toute part, peu à peu…
Une crue immobile qui ronge le ciment illusoire de l'empathie vraie.
La torture est là, maintenant.
De petits rires, des sourires devinés malgré la distance, des sanglots contenus,
des pleurs joyeusement masqués d'un silence inspiré ou d'un éclat forcé et contraint,
et puis la lame avec laquelle je me taillade la peau,
juste pour qu'une souffrance réelle et physique m'attire vers elle,
qu'elle me fasse oublier la poutre et la cordelette,
la poignée de porte,
les somnifères et le lacet,
le revolver qu'on m'a volé.
Mon ciel est blanc.



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Le blog de Lucaz Damguzh

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